Responsabilité des festivals

Responsabilité des festivals © Copyright Olivier Jung

Pour moi, la culture reste un vecteur d’idées. Un art qui ne dégage rien n’a pas de raison d’exister. Peu importe ce qu’une œuvre provoque, tant qu’elle partage quelque chose : une idée, une émotion, une opinion. Je ne comprends pas un·e artiste qui crée sans penser à ce que son travail va produire chez celles et ceux qui le reçoivent. Créer sans idée à défendre, même minuscule, me paraît vide de sens. Elles participent toujours à un débat, à une échelle choisie par l’artiste.

Le divertissement n’est pas incompatible avec l’engagement. Un art engagé n’est ni austère ni élitiste. La plupart des artistes que j’admire vendent des millions d’albums et portent des causes politiques, écologiques ou sociales. Je suis militant et observateur. Je parle de ce que je vois, de ce que j’entends et de ce que je combats sur le terrain.

Quand la culture devient un luxe

Il y a vingt ou trente ans, on allait écouter de la musique. On allait voir des concerts. Aujourd’hui, on consomme. Les prix ont explosé sans raison valable. La culture est devenue un luxe. Le prix d’un billet détermine qui peut entrer et qui reste dehors. Proposer des packs VIP, des carrés or ou des fan zones hiérarchise l’accès. Cela crée des castes. Ce n’est ni inclusif ni éthique, et je n’y adhère pas.

En 1996, j’ai vu David Bowie, Garbage et Foo Fighters le même jour pour 120 francs. Il y a peu, j’ai vu Gojira pour 55 euros. Ce n’était pas justifié, du tout. Aujourd’hui, aller à un concert implique de se serrer la ceinture, un sacrifice. Ce n’est pas l’idée que je me fais d’une culture accessible. L’industrie porte une responsabilité. Le public aussi.

Festivals, priorités et prévention

Beaucoup de festivals se sont transformés en parcs de loisirs. Entre deux concerts, on peut se faire raser, manger dans une allée de food-trucks, se faire tatouer ou monter dans une grande roue. Ce n’est pas cela le problème. Le problème, c’est l’ordre des priorités. Trouver une bière prend trente secondes. Trouver un stand de prévention peut prendre un long moment, quand il existe…

Les organisateur·ices savent créer des expériences. Iels savent aussi mettre en place des politiques VSS (lutte contre les violences sexistes et sexuelles) et RDR (réduction des risques dans l’approche des addictions et comportements à risques). La question n’est pas technique, ni financière. Elle est éthique. La prévention devrait faire partie de la construction d’un événement dès les premières lignes. Pas comme un bonus, mais comme un minimum vital, au même titre que l’inclusion ou l’écologie.

La fosse comme miroir social

Avant, la fosse reposait sur le respect. Aujourd’hui, de plus en plus d’agresseur·euses profitent de l’espace pour casser, malmener, dominer. Ce n’est plus un jeu collectif. C’est un défouloir social. La musique n’est pas devenue violente, c’est la société.

Téléphones plus visibles que la scène. Jauges dépassées. Sécurité maltraitante, surtout envers le public LGBTQIA+. Affiches interchangeables. Tourneur·euses qui imposent des cachets absurdes. Fric, ego, dérives tolérées. Je ne vois pas le mal partout. Mais je ramasse des victimes. Et ce constat revient sans cesse : il n’y a que l’image et l’argent roi qui comptent, le reste on s’en cogne.

Le public comme acteur politique

Le public a un pouvoir. Acheter un billet n’est pas neutre. C’est un acte politique. Quand on finance un système, on le légitime. Quand on ferme les yeux, on est complice. Se renseigner avant d’acheter un billet, écouter les témoignages, croire les victimes, soutenir les événements responsables, ce n’est pas de la morale. C’est de la cohérence.

Si un événement n’a plus de public, il ferme. Les spectateur·ices ont un pouvoir réel. Pourtant, ce pouvoir reste rarement utilisé. Par manque de courage, et après tout, c’est comme les accidents de voiture : tant que ça ne te touche pas personnellement, on se croit protégé.

Prévention, formation et responsabilité

Je suis référent VSS/RDR. Je mets en place des protocoles contre les violences sexistes et sexuelles, et pour la réduction des risques. Je forme des équipes. J’essaie d’inscrire la prévention dans la durée, pas comme un pôle isolé mais comme un centre autour duquel tout s’articule.

Quand un festival change vraiment, ce n’est pas une question d’argent. C’est une question de conscience. Le déni reste le problème le plus fréquent : « On n’a pas de problème ici ». Puis arrivent les rapports confidentiel post-évènement. Dix pages. La différence se voit dans les pratiques, pas dans les slogans ni dans les beaux discours de façade.

Programmer, c’est légitimer

Un festival engagé commence par sa programmation. Il n’existe pas de scène neutre. Pas de scène pour les agresseur·euses. Pas de scène pour les discours de haine. Pas de scène pour les idéologies violentes. Le principe de précaution n’est pas une censure. C’est une responsabilité. Un engagement.

Les blind tickets donnent un pouvoir total aux programmateur·ices sans contre-pouvoir du public. Je ne crois pas à la séparation entre l’artiste et ses actes. C’est une fable utile à celles et ceux qui profitent du système. La culture n’est pas un décor. Elle façonne des imaginaires. Elle trace des lignes. Et ces lignes, aujourd’hui, trop de festivals refusent de les assumer. Trop les piétinent.

Olivier Jung
A propos de l'auteur
Je suis engagé dans la prévention des violences sexistes et sexuelles, la réduction des risques et la lutte contre les mouvements d’extrême droite, principalement dans les milieux festifs.
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