Introduction
Cette enquête ne cherche pas à désigner des coupables individuels, mais à comprendre comment un réseau qui se présente comme « apolitique » et « passionné » peut devenir un espace de complaisance envers des mouvances d’extrême droite.
Les Acteurs de l’Ombre Productions (LADLO) ne sont pas un label nazi. Je tiens à le dire d’emblée et sans ambiguïté.
Mais ils constituent, selon moi, un exemple parlant d’un système où l’absence de position claire, la culture du déni et des collaborations répétées avec des acteurs problématiques finissent par poser une question de responsabilité collective. Mon approche est documentée et assumée comme située : je m’appuie sur des sources publiques, sur des décisions de justice concernant les tiers cités, et sur mes propres observations de terrain. Je distingue les faits vérifiables de mes opinions, que je signale comme telles.
Un « apolitisme » qui ne tranche jamais
Officiellement, LADLO se présente comme une association de passionné·es, « bénévoles, dévoué·es à la promotion d’une nouvelle génération de black metal français et avant-gardiste » (source : site officiel). Dans une interview à Metal1 en 2020, son fondateur Gérald Milani déclarait que l’association ne se positionne pas politiquement, son objectif étant de promouvoir la musique qu’elle aime.
C’est précisément cet apolitisme revendiqué qui pose question. Dans les sources publiques que j’ai consultées, LADLO n’a jamais pris de position explicite, directe et inconditionnelle contre le nazisme, le NSBM ou l’antisémitisme. Cette neutralité affichée n’est pas, à mes yeux, un acte neutre : dans un milieu traversé par ces enjeux, elle revient à laisser de la place aux acteurs les plus extrêmes sous couvert de liberté artistique.
Interrogé sur ces connivences, le directeur du Motocultor Yann Le Baraillec illustrait ce relativisme dans un entretien à Hexalive (juillet 2025) : évoquant les labels critiqués par Libération, dont LADLO et Antiq, il estimait ne pas voir le problème, reconnaissait que certains groupes vendus « peuvent être problématiques comme Burzum », et concluait qu’« il faudrait interdire beaucoup de labels metal qui vendent du black metal ». Ce raisonnement du « tout le monde a des casseroles » dissout la gravité des faits dans un confort collectif.
Des groupes problématiques dans le roster passé
Plusieurs groupes ayant figuré au catalogue de LADLO comptent ou ont compté des membres dont les engagements dans des projets ouvertement NSBM sont documentés publiquement, notamment sur l’encyclopédie Metal Archives :
- ACOD : son leader Jérôme Grollier a été, en 2022-2023, membre de Mortifera, projet de Cyril Mendre (par ailleurs membre de Gestapo 666, groupe dont la fiche officielle revendique des thèmes national-socialistes).
- Asphodèle : sa chanteuse Audrey Sylvain a été membre de Peste Noire entre 2007 et 2015.
- Bâ’a : son chanteur, connu sous l’alias RMS Hreidmarr, est membre de Baise ma Hache, groupe documenté pour ses références à l’extrême droite.
- Grave Circles : groupe dont le chanteur a été membre de Peste Noire (2018-2023) et le bassiste, du groupe NSBM russe M8L8TH.
- Sühnopfer : a compté Florian Denis (alias Ardraos), batteur de Peste Noire, de Vouïvre et de Lemovice (ce dernier documenté comme groupe RAC).
Certains de ces groupes ont quitté le roster, mais leurs albums et leur merchandising restent en vente sur la plateforme du label, sans mise en garde ni explication publique sur ces départs. C’est cette persistance commerciale, alliée à l’absence de communication claire, qui nourrit selon moi le reproche de double discours.
Dans le roster actuel
- Acédia : compte des membres également actifs dans des groupes du courant nationaliste québécois (Forteresse, Délétère) et est lié au label Sepulchral Productions.
- Aorlhac : a compté parmi ses membres Florian Denis (alias Ardraos) ainsi qu’un musicien devenu plus tard membre de Peste Noire et de Régiment, groupe signé chez Antiq Records.
- Les Chants de Nihil : deux de ses membres ont fondé, entre 2006 et 2008, le groupe Légion Mortifère, documenté pour ses références à l’idéologie de la « pureté raciale ».
La distribution sur le site LADLO
Au-delà de son propre roster, LADLO distribue via sa boutique des productions de groupes et de labels liés à la scène NSBM ou nationaliste :
- Les groupes de Léon Guiselin (Hanternoz, Grylle, Véhémence, Hyver), patron d’Antiq Records et collaborateur de Peste Noire en 2023 ;
- Holyarrow, groupe chinois dont le nationalisme est documenté, signé chez Antiq Records ;
- plusieurs groupes du courant nationaliste québécois signés chez Sepulchral Productions (Délétère, Forteresse, Monarque, Ossuaire), label que j’ai documenté par ailleurs ;
- Dernier Bastion, label distribuant des groupes comme Sale Freux, documenté pour ses thématiques xénophobes.
À côté de ces structures, LADLO distribue aussi des labels qui n’ont rien à voir avec cette mouvance, comme ConSouling Sounds ou Throatruiner Records. C’est précisément ce voisinage indifférencié qui pose problème : tout est mis sur le même étal, sans tri ni distance.
Conclusion : la complaisance comme structure
Je le redis pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté : LADLO n’est pas un label nazi. Mais il se trouve, à mes yeux, au centre d’un écosystème où la complaisance, le relativisme et le silence font office de complices passifs. En refusant de trancher et en continuant de distribuer et de programmer des artistes connus pour leurs liens avec l’extrême droite, le label contribue à normaliser ces acteurs et ces symboliques.
Le problème est d’autant plus sensible que le label est très présent sur la scène, jusque dans les grands festivals. Ce qui se joue ici n’est pas une question de croyance, mais de responsabilité culturelle : dans un milieu où la passion justifie tout, le silence devient une position, et la neutralité un choix.
C’est aussi le sens du communiqué publié par l’Antifascist Black Metal Network à propos de LADLO, qui résume le reproche central : un label peut ne signer aucun groupe ouvertement NS tout en invitant et en rémunérant des acteurs problématiques, et un communiqué défensif ne suffit pas à lever le doute tant qu’une condamnation claire du nazisme n’est pas formulée.
Droit de réponse
Ce travail n’a pas pour but de condamner, mais d’interroger les mécanismes de complaisance dans la scène metal. J’invite Gérald Milani et Les Acteurs de l’Ombre à répondre et à clarifier leur position sur ces collaborations. Leur droit de réponse est garanti : qu’ils me contactent par email (contact@eclipshead.com), je publierai leur réaction intégralement et sans filtre.
