J’aime le black metal. Son atmosphère, sa radicalité artistique, sa quête d’absolu. Mais il faut reconnaître que ce genre, plus que tout autre, a été marqué par des dérives idéologiques profondes. Mon opposition aux néonazis et à leurs idées m’a valu hostilité, isolement et éloignement de certain.es ami.es. Je rejette les dogmatismes politiques qui prétendent imposer une vision unique du monde, qu’ils se réclament de l’extrême droite — intolérable — ou de l’extrême gauche dans sa version totalitaire historique. Ce que je défends ici, c’est une musique libre, affranchie des dogmes et de la haine.
Cet article s’appuie sur des éléments publiquement accessibles et sur des décisions de justice. Il distingue les faits vérifiables des opinions de son auteur, qui sont signalées comme telles.
Le National Socialist Black Metal (NSBM)
Une propagande sous couvert d’art
Le National Socialist Black Metal (NSBM) est une dérive du black metal apparue dès les années 1990, en partie héritée de la scène norvégienne, avant de se propager en Europe de l’Est et en Amérique du Nord. Les travaux universitaires consacrés au sujet, notamment ceux du chercheur suédois Mattias Gardell, décrivent une mouvance qui ne se réduit pas à une provocation nihiliste : ses groupes revendiquent une idéologie raciste, nationaliste et suprémaciste.
Certains groupes emblématiques de cette mouvance diffusent leurs idées à travers des paroles explicites, des visuels inspirés du IIIᵉ Reich et des références occultes mêlées à un discours identitaire :
- Absurd (Allemagne), dont le membre fondateur Hendrik Möbus a été condamné, alors qu’il était mineur, pour sa participation au meurtre de Sandro Beyer, adolescent tué par le groupe en avril 1993.
- Der Stürmer (Grèce), dont le nom reprend celui du journal de propagande antisémite nazi de Julius Streicher, et dont les paroles et visuels reprennent l’imagerie nazie.
- Goatmoon (Finlande), dont l’imagerie suprémaciste blanche est documentée par les dossiers antifascistes français et tchèque.
- M8L8TH (Russie), groupe d’Alexeï Levkin, documenté pour ses liens avec des organisations ultranationalistes.
- Graveland (Pologne), dont le leader Rob Darken a, dans un entretien à Decibel Magazine (2006), rattaché lui-même ses convictions à l’extrême droite et au national-socialisme. Le groupe est identifié comme groupe haineux par le Southern Poverty Law Center et l’Anti-Defamation League.
Ces groupes trouvent un écho dans des festivals underground, des labels complaisants et des réseaux de distribution discrets. Le festival Asgardsrei, organisé en Ukraine par des structures liées à l’extrême droite radicale, est devenu l’un des principaux rassemblements internationaux de la scène NSBM.
La scène francophone touchée
Depuis les années 1990, le NSBM a essaimé dans la scène black metal francophone. Certains groupes assument ouvertement leurs positions idéologiques, d’autres adoptent un apolitisme de façade qui leur permet de jouer dans des festivals plus mainstream tout en participant à des concerts privés aux côtés de groupes ouvertement NSBM.
- Peste Noire (alias Kommando Peste Noire, KPN), dont le leader Famine est documenté de longue date pour ses prises de position antisémites et son passage par le Bastion social, mouvement néofasciste dissous en avril 2019.
- Vouïvre, projet formé en 2015 par Famine et Sün, complété par Ardraos (Florian Denis, par ailleurs membre des groupes Wolfsangel et Lemovice) et HGH. La fiche du groupe sur Metal Archives indique qu’il rassemble d’autres membres de la scène NSBM française. Vouïvre a publié l’EP Au Gouffre en 2017 sur La Mesnie Herlequin, puis un split avec Gestapo 666 chez Drakkar Productions en 2025, dont la pochette est signée par Nicolas Claux, peintre condamné pour meurtre dans les années 1990. L’EP Au Gouffre intègre en outro un morceau interprété par Xaphan, alias Anthony Mignoni (voir ci-dessous).
- Ad Hominem, groupe lyonnais dont les titres d’albums et de chansons (Planet ZOG, reprenant l’acronyme antisémite « Zionist Occupied Government ») sont documentés comme reprenant des références négationnistes et antisémites. Le groupe est classé NSBM par plusieurs médias antifascistes, ce que son fondateur conteste publiquement.
- Régiment, groupe français à l’esthétique militariste et nationaliste, signé chez Antiq Records et relié à des membres de l’orbite Peste Noire.
- Kristallnacht, dont le nom reprend celui du pogrom nazi de novembre 1938.
- Baise ma Hache, groupe savoyard dont le logo et les références (mise en musique d’un texte de Robert Brasillach, hommage à Dominique Venner) ainsi que les concerts clandestins partagés avec des groupes NSBM sont documentés par Rue89 Lyon.
Ces groupes ont en commun de tenir un discours politique explicite ou semi-explicite et de s’inscrire dans un réseau de soutien mutuel, via des labels et des festivals partagés.
Le cas Xaphan / Anthony Mignoni
La présence de Xaphan en invité sur l’EP Au Gouffre de Vouïvre (crédits Metal Archives) mérite d’être signalée, ce musicien restant actif dans la scène. Xaphan, de son vrai nom Anthony Mignoni, est l’un des quatre auteurs de la profanation du cimetière central de Toulon dans la nuit du 8 au 9 juin 1996, affaire couverte à l’époque par Le Monde, Libération et L’Express.
Les profanateurs ont exhumé et mutilé le cadavre d’Yvonne Foin. Selon les comptes rendus d’audience, les enquêteurs ont saisi à leurs domiciles des tracts antisémites et des photographies à caractère néonazi, et les prévenus ont exprimé devant la justice une haine à connotation raciste. Le 20 octobre 1997, le tribunal correctionnel de Toulon a condamné Anthony Mignoni à quatre ans de prison dont un an avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve. Ses complices ont été condamnés à des peines de deux et trois ans.
Lors de ce procès, le ministère public a rappelé que l’auteur de l’assassinat du père Jean Uhl, curé tué en décembre 1996, avait déclaré avoir agi par admiration pour Mignoni. Mignoni n’a jamais été poursuivi pour ce meurtre, dont il n’est pas l’auteur. Après sa sortie de prison, il a fondé les groupes Seigneur Voland puis Finis Gloria Dei et reste crédité sur des disques de la scène française d’extrême droite musicale. Ces faits, anciens mais judiciairement établis, sont rappelés ici en raison de l’activité actuelle de l’intéressé dans cette scène.
Une scène voisine : le Métal Noir Québécois (MNQ)
Le Métal Noir Québécois, mouvance née au Québec dans les années 2000, n’est pas du NSBM stricto sensu. Ses figures de proue — Forteresse, Monarque — revendiquent un nationalisme québécois souverainiste qu’elles présentent comme distinct du suprémacisme blanc, et rejettent publiquement l’étiquette NSBM. La chercheuse Méi-Ra St-Laurent montre que les groupes de cette mouvance couvrent un spectre idéologique large, du centre-droit à la gauche.
Cette nuance posée, la mouvance entretient des porosités documentées avec la scène NSBM. La Horde et le webzine Dure Réalité rappellent ainsi qu’Athros, chanteur de Forteresse, a chanté dans Blutskrieg, groupe québécois ouvertement néonazi, avant d’en partir. Ces groupes partagent par ailleurs un même label, Sepulchral Productions, qui distribue parallèlement plusieurs groupes NSBM internationaux.
Le rôle des labels et festivals
L’influence du NSBM ne se limite pas aux groupes. Plusieurs labels et festivals ont, par leurs choix éditoriaux ou leur tolérance, contribué à sa diffusion. À mon sens, tant que les festivals continueront d’accueillir ces groupes et leurs exposants, la scène restera structurellement perméable à ces idéologies.
Le label québécois Sepulchral Productions est régulièrement mis en cause par les médias antifascistes pour la distribution de groupes liés à la scène NSBM. Son festival La Messe des Morts a fait l’objet de mobilisations à plusieurs reprises, notamment lors de la programmation de Graveland en 2016, à laquelle SOS Racisme et la LICRA s’étaient opposées publiquement.
Le label français Antiq Records, dirigé par Léon Guiselin, a été mis en cause à plusieurs reprises pour la place qu’il accorde à des groupes liés à la scène NSBM (Graveland, Burzum) ou à des artistes ancrés à l’extrême droite. En août 2024, Libération a consacré une enquête à la présence d’Antiq dans le Metal Market du festival Motocultor.
Neige : un passé que la scène évite de regarder en face
Stéphane Paut, alias Neige, est aujourd’hui une figure majeure du post-black metal grâce à Alcest. Sa trajectoire comporte une présence prolongée au sein de Peste Noire, plus longue que ce que la plupart des chroniques ne le rappellent.
Selon la fiche du groupe sur Wikipédia, Neige a tenu la batterie sur les démos de Peste Noire de 2001 à 2005, dont la démo de 2001 Aryan Supremacy. Il a ensuite fait une apparition vocale en invité sur l’album La Sanie des siècles (2006), puis a tenu la guitare rythmique dans la formation live de 2007 à 2008, signant une composition sur l’album Folkfuck Folie (2007). Sa présence dans l’orbite du groupe s’étend donc, sous des formes variables, de 2001 à 2008.
Interrogé en 2019, Neige a déclaré n’avoir jamais été impliqué dans une quelconque idéologie politique, raciste ou xénophobe, avoir été un simple musicien de session, avoir eu quinze ans à l’époque d’Aryan Supremacy, et a affirmé qu’Alcest n’a rien à voir avec une philosophie de haine (déclaration citée par plusieurs médias spécialisés). Je prends acte de cette mise au point : rien dans le présent article ne prête à Stéphane Paut une adhésion personnelle à ces idéologies.
Cela posé, deux éléments factuels demeurent. La collaboration n’a pas pris fin à quinze ans, mais s’est étendue sur plusieurs années, jusqu’à un âge où l’on assume ses choix musicaux. Et le batteur de Peste Noire de cette période, Winterhalter, est devenu en 2009 le batteur d’Alcest, où il joue toujours.
J’estime, à titre personnel, que ces faits méritent d’être connus, et qu’une scène qui se veut subversive ne peut faire l’économie d’un examen honnête de ses propres ambiguïtés. Chacun.e reste libre de son interprétation.
Famine et Peste Noire : la propagande sans masque
Contrairement à Neige, Ludovic Faure alias Famine n’a jamais cherché à masquer ses convictions. Depuis la création de Peste Noire en 2000, il a fait du groupe une tribune assumée pour des idées nationalistes et antisémites, documentées par la presse à travers ses interviews, ses paroles et ses visuels, dont des saluts nazis effectués en concert.
La page Wikipédia du groupe indique que Famine est proche d’organisations d’extrême droite et qu’il a milité au sein du Bastion social, dissous en avril 2019. Le groupe s’est un temps rebaptisé Kommando Peste Noire (KPN).
En juillet 2018, Famine a agressé un homme dans un bar de Clermont-Ferrand. Il s’est ensuite réfugié en Ukraine, où, selon les sources de presse, il a côtoyé des groupes d’extrême droite locaux. Le 25 mai 2021, il a été condamné par le tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand à six mois de prison avec sursis et 3 000 euros d’amende.
L’avenir du black metal : entre résignation et lucidité
Le black metal a toujours été un terrain propice à la provocation, mais la provocation n’excuse pas tout. Derrière les riffs abrasifs et l’esthétique occulte, certains groupes ont relayé des messages de haine.
Il est possible, à mon sens, de lutter contre cette dérive sans tomber dans la censure : en informant le public, en lui donnant les moyens de faire des choix éclairés, et en mettant en avant les nombreux groupes de qualité qui ne sont pas inscrits dans ces réseaux. Le black metal est né comme un cri de révolte contre les dogmes établis. Laisser l’extrême droite le récupérer, c’est trahir son essence même.
Sources et documentation
- Southern Poverty Law Center, sur la scène NSBM. Lien.
- Adam Bartlett, étude universitaire sur Graveland et le NSBM, Adelaide University, 2020. Lien.
- StreetPress, « Famine, star du black métal et militant néonazi », 2021. Lien.
- La Horde, sur Peste Noire et Famine. Lien.
- Mediacoop, procès de Famine, 2021. Lien.
- Wikipédia, « Peste noire (groupe) » (discographie détaillée). Lien.
- Spak Individual Thought Patterns, citant l’interview de Neige (Musikreviews.de, 2019). Lien.
- Slate, sur Varg Vikernes / Burzum. Lien.
- Metal Archives, fiche Vouïvre. Lien.
- Metal Archives, EP Au Gouffre. Lien.
- Metal Archives, fiche Xaphan / Anthony Mignoni. Lien.
- Le Monde, comptes rendus du procès de Toulon (octobre 1997). Lien.
- Rue89 Lyon, sur les concerts de black metal néonazi. Lien.
- Pivot / Montréal antifasciste, sur la scène black metal et le MNQ. Lien.
- Dure Réalité, sur Graveland et Sepulchral Productions. Lien.
- Libération (repris par InfoJmoderne), sur le Motocultor, 2024. Lien.
Cet article a été révisé et complété par rapport à sa version initiale, avec vérification des faits cités et actualisation des sources. La date d’origine est conservée pour préserver la chronologie éditoriale du site. Toute personne nommée qui s’estimerait mise en cause peut exercer un droit de réponse en écrivant à l’adresse de contact du site.
