Là où certain·es artistes de la scène extrême se contentent de provocation ou d’esthétique sombre, Varg Vikernes incarne quelque chose de plus dangereux : un néonazi assumé, dont les actes criminels et les discours haineux ont durablement marqué l’histoire du black metal. Avant d’aller plus loin, je veux préciser ce que j’entends par « nazi », car je n’emploie pas ce mot comme une insulte commode. À mes yeux, un·e nazi·e, c’est une personne qui érige le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, la transphobie, le validisme et les autres formes de discrimination en un système de pensée cohérent et revendiqué, et non en opinions éparses.
Je distingue, à titre personnel, deux profils. D’un côté, les suiveurs, majoritaires, qui réduisent l’Holocauste à un « détail », arborent des symboles nordiques sans en comprendre le sens et reproduisent des codes esthétiques sans contenu idéologique réel. De l’autre, les figures néonazies structurées, qui organisent leur vision du monde autour de la haine et de la suprématie blanche. Varg Vikernes relève, selon moi et au vu de ses propres écrits, de cette seconde catégorie. Son projet Burzum illustre la manière dont une sous-culture peut servir de véhicule à une idéologie, et la complaisance dont celle-ci bénéficie encore dans une partie de la scène metal. Cet article s’appuie sur des faits publics et des décisions de justice, et distingue ces faits des opinions de leur auteur.
Les racines du mal
Pour comprendre Varg Vikernes, alias Count Grishnackh, il faut remonter aux origines du black metal norvégien et à l’histoire de Mayhem, groupe fondé au milieu des années 1980 par Jørn Stubberud (Necrobutcher) et Kjetil Manheim, rejoints ensuite par Øystein Aarseth (Euronymous), qui donne au groupe son nom. En 1988 arrivent Dead (Per Yngve Ohlin) au chant et Hellhammer (Jan Axel Blomberg) à la batterie. Dès ses débuts, Mayhem se distingue par une esthétique et un anti-christianisme radicaux.
En avril 1991, Dead met fin à ses jours par arme à feu. Euronymous, qui découvre le corps, le photographie avant de prévenir la police. L’un de ces clichés sera plus tard utilisé pour la pochette de la compilation Dawn of the Black Hearts (1995), geste qui illustre l’effacement de la frontière entre provocation et glorification de la mort.
Le 10 août 1993, Varg Vikernes poignarde Euronymous à mort dans son appartement d’Oslo. Les circonstances exactes restent discutées, entre conflit personnel, rivalité et désaccords idéologiques ; Vikernes a toujours soutenu avoir agi en légitime défense, version écartée par la justice. En mai 1994, il est condamné pour meurtre, pour quatre incendies d’églises (dont la Fantoft Stave Church de Bergen, en juin 1992) et pour détention d’explosifs, à vingt et un ans de prison, peine maximale prévue par le droit norvégien.
Sur un plan plus personnel, j’ai longtemps été fasciné par De Mysteriis Dom Sathanas (1994). J’ai même porté un sweat à son effigie, acheté lors de la tournée des trente ans de l’album. Je ne nie pas cette fascination morbide d’alors, faite de gêne et d’attraction, et que je trouve aujourd’hui malsaine. Je n’écoute plus Mayhem. D’abord parce que ce groupe a été ma porte d’entrée vers un genre que j’ai appris à explorer bien plus largement depuis. Ensuite parce que je trouve, à titre personnel, qu’il y a chez ce groupe installé une forme de confort complaisant : ils n’ont plus rien à prouver, et je n’attends plus de leur part la moindre remise en question des dérives qu’ils ont accompagnées au fil des années.
La musique comme arme idéologique
Varg Vikernes lance Burzum en 1991. Le nom, emprunté au « parler noir » inventé par Tolkien, signifie « ténèbres ». Musicalement, Burzum se distingue par un black metal minimaliste et hypnotique, à la production volontairement lo-fi.
Filosofem (1996) est un album que j’ai, je l’avoue, beaucoup écouté, à une époque où j’ignorais une grande partie de ce que je sais aujourd’hui.
Les textes de Vikernes mêlent mythologie nordique, paganisme, solitude et une vision du monde que ses propres écrits ultérieurs rendent explicitement raciste. Contrairement aux artistes qui séparent leur œuvre de leurs convictions, Vikernes a fait de Burzum et de ses publications un vecteur d’idées : il y célèbre une prétendue « pureté » européenne et dénonce le métissage comme une dégénérescence. Il a continué d’enregistrer et d’écrire pendant son incarcération, qui a duré une quinzaine d’années sur les vingt et un prononcés. Loin de l’effacer, la prison a contribué à en faire une figure de référence pour les milieux néonazis.
Propagande
Libéré sur parole début 2009, Vikernes s’installe en France, en Corrèze. À partir de 2012, il développe sur sa chaîne YouTube Thulean Perspective des thèses racistes, antisémites et conspirationnistes, prônant un retour à une Europe « pure » et le rejet du christianisme et des « valeurs modernes ».
En 2013, il est condamné en France pour incitation à la haine raciale, à six mois de prison avec sursis et environ 8 000 euros d’amende. Sa chaîne YouTube est supprimée en 2019 pour violation des règles de la plateforme ; il migre alors vers d’autres canaux. Il a par ailleurs conçu un jeu de rôle, MYFAROG, dont plusieurs commentateurs ont relevé le contenu à connotation raciste. Vikernes ne se contente donc pas de diffuser ses idées : il les décline sous des formes variées et accessibles.
Dans ses entretiens et sur son site, il revient régulièrement sur les mêmes thèmes : l’idée que l’Occident aurait « perdu son chemin » et « oublié ses racines », un nationalisme présenté comme la préservation nécessaire d’une culture et de traditions, et une religiosité « païenne » articulée autour de la lignée, de la terre, de l’honneur et de la famille. Il y mobilise notamment la notion nordique de hamingja, qui désigne une forme de chance ou de protection spirituelle transmise au sein d’une lignée, qu’il réinterprète au service de sa vision identitaire.
Le cas Breivik
En 2013, Vikernes est arrêté en France sous le soupçon de préparation d’un acte violent, les autorités relevant qu’il avait reçu le manifeste d’Anders Behring Breivik, auteur des attentats de 2011 en Norvège (77 morts). Aucune charge n’a été retenue et il a été libéré.
Il faut être précis, car c’est important : Vikernes n’a jamais soutenu les actes de Breivik. Sur son blog, tout en reconnaissant avoir lu le manifeste, il a au contraire pris ses distances avec son auteur, qu’il a qualifié de « cinglé ». Leurs idéologies présentent néanmoins des points communs documentés, notamment l’obsession d’une Europe ethniquement homogène et le rejet de l’islam. C’est cette proximité idéologique, et non une quelconque complicité, qui justifie de mentionner Breivik ici.
La complaisance de la scène metal
Malgré ses condamnations et son idéologie revendiquée, la musique de Burzum continue d’être éditée, vendue et célébrée. Des labels commercialisent ses albums et son merchandising circule dans les festivals et les boutiques spécialisées.
Plusieurs raisons à cela, selon moi. Beaucoup d’auditeur·rices écoutent Burzum pour son atmosphère, en ignorant ou en minimisant les convictions de son auteur. La radicalité de Vikernes est parfois romantisée, comme si son statut de criminel ajoutait de l’« authenticité » à sa musique. Et peu de distributeurs prennent le risque de le retirer de leurs catalogues, par crainte commerciale ou par indifférence, ce qui, dans les deux cas, me paraît injustifiable. Son image a en outre été reprise par la culture internet, où les mémes de son sourire au procès effacent le contexte de ses actes et en font une icône.
Le black metal n’a pas besoin du fascisme pour exister
L’histoire de Varg Vikernes est un avertissement. Elle montre comment une scène musicale marginale peut devenir un terreau de radicalisation, et rappelle qu’une œuvre n’est jamais tout à fait neutre : elle peut porter les valeurs de son auteur.
Sur ce point, je ne crois pas qu’on puisse séparer l’homme de son « art ». Vikernes a publié des dizaines de livres, sorti de nombreux albums sous son nom et été crédité sur beaucoup d’autres, et chacun de ces supports véhicule la même vision. Il aurait pu, à sa sortie de prison, retourner à l’anonymat. S’il est devenu une figure, c’est aussi parce qu’un public achète son merchandising sur les étals des metal markets et coud fièrement ses patchs sur sa veste. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse à leur place. Moi, j’ai arrêté.
Le black metal a toujours été un genre extrême, provocateur et transgressif, et c’est ainsi que je l’aime. Il a exploré les ténèbres, la mort, la révolte contre les normes. Mais il n’a jamais eu besoin du racisme, de l’antisémitisme ou du néonazisme pour exister. La liberté artistique ne peut servir d’alibi à la propagande. La scène underground a longtemps été un espace de contre-culture ; ne la laissons pas devenir un refuge pour la haine.
Sources et documentation
- Wikipédia, « Varg Vikernes » (faits judiciaires, chronologie). Lien.
- Slate, « Varg Vikernes, génie et part d’ombre du black metal », 2013. Lien.
- France Inter / Radio France, sur le jugement en France de Vikernes pour ses écrits. Lien.
- CBS News, sur l’arrestation de 2013 en France et la prise de distance de Vikernes avec Breivik. Lien.
- Wikipédia, « Mayhem », « De Mysteriis Dom Sathanas », « The Dawn of the Black Hearts ». Lien.
- Wikipédia, « Anders Behring Breivik » et « Attentats d’Oslo et d’Utøya ». Lien.
Cet article a été révisé et complété par rapport à sa version initiale, avec vérification des faits cités. Les citations attribuées par le passé à Varg Vikernes ont été reformulées faute de pouvoir en certifier le libellé exact. Toute personne nommée qui s’estimerait mise en cause dispose d’un droit de réponse à l’adresse de contact du site.
