Depuis plusieurs années, je tourne dans les festivals. À la prévention, oui, mais pas que. J’ai fait de l’accueil, de la communication, d’autres pôles encore. Et peu importe où je me suis posé, le constat ne change pas : le manque de bénévoles en prévention festival est structurel. Ce n’est pas ponctuel. Ce n’est pas lié à une édition particulière. C’est le reflet de ce que le milieu valorise, ou néglige.
Passe devant le bar : il déborde. Les bénévoles s’accumulent, certains créneaux sont déjà complets. Arrive à la prévention : il y a moi, éventuellement deux personnes, et un grand vide. Ce n’est pas un hasard.
Le bénévolat festival, une envie qui s’est érodée
Dans les années quatre-vingt-dix, être bénévole dans une soirée ou un concert, c’était une course. Tu annonçais que tu avais besoin de monde : les gens se bousculaient. Tout le monde voulait sa place dans la machine. Il y avait une vraie énergie là-dedans.
J’ai pris une pause. Je me suis éloigné du milieu festif. Quand j’y suis revenu il y a six ou sept ans, quelque chose s’était cassé. L’envie d’être bénévole dans un festival, de mettre les mains dans le cambouis, d’aider vraiment, ça s’était érodé. Je ne fais pas de procès. Mais le constat est là.
Certains événements échappent à cette logique. Les très grands formats n’ont plus besoin de lancer des appels aux bénévoles. Leurs systèmes sont rodés : réseaux associatifs solides, listes qui se remplissent d’office, bénévoles cooptés avant même que les inscriptions ouvrent. Ce modèle a ses forces. Il a aussi ses dérives.
Des petits chefs d’un week-end
Dans ces très grands formats, la gestion des bénévoles vire souvent à l’anarchie. Pas partout, pas toujours. Mais assez souvent pour que le problème soit réel.
Tu interroges deux bénévoles du même festival : l’un te dit que c’était la meilleure expérience de sa vie, l’autre qu’il ne remet jamais les pieds. Ce n’est pas le festival qui diffère. C’est la personne qui les a encadrés.
Des gens qui se transforment en petits chefs l’espace d’un week-end. Vingt-cinq bénévoles sous leurs ordres, des injonctions distribuées à la chaîne, des gens épuisés qui n’ont plus rien à donner le dimanche soir. Ces bénévoles-là ne cherchent pas un autre grand festival après. Ils arrêtent. Et ils ne se reportent pas non plus sur les événements à taille humaine, ceux qui auraient pourtant le plus besoin d’eux.
Dix-neuf heures d’affilée : quand le bénévolat devient de l’exploitation
Il y a quelque chose que l’on dit rarement. Certains festivals sollicitent leurs bénévoles bien au-delà du raisonnable. Le bénévolat échappe au Code du travail, mais à une condition : qu’il reste du bénévolat. Quand une personne se trouve placée sous un lien de subordination, avec des horaires imposés, des consignes hiérarchiques et des tâches qui relèveraient normalement d’un poste salarié, la justice peut requalifier la relation en contrat de travail, ce qui expose la structure au délit de travail dissimulé. Cette limite est peu connue, peu rappelée et rarement respectée.
On joue sur la bienveillance des gens. Sur leur envie de bien faire. Sur le « c’est bon, c’est pour la cause ». Un festival qui impose ce type de cadences à ses bénévoles a beau invoquer la bonne volonté, le résultat est le même : il manque de monde, et il le compense en épuisant celles et ceux qui sont là.
Je ne parle pas en théorie. Au Motocultor, en 2023, j’ai effectué dix-neuf heures d’astreinte consécutives, par jour, sans pause, sans relais. Deux bénévoles m’avaient été attribués pour me seconder. Tous deux se trouvaient en état d’ébriété avancé, inaptes à toute assistance effective. Le matériel promis n’est jamais arrivé. Au terme du troisième jour, j’ai atteint un point de rupture physique et psychologique. Je n’étais pas en mesure d’assurer le quatrième. Le dimanche, j’aurais dû tenir seul, de dix heures du matin jusqu’à la fermeture, aux alentours de trois heures du matin.
C’est de l’exploitation, même quand personne ne la nomme ainsi.
Festival à taille humaine contre très grand format
La distinction que je fais désormais, ce n’est pas entre « petits » et « gros » festivals. C’est entre les événements à taille humaine et les autres.
Un festival à taille humaine, c’est moins de trois mille personnes, souvent ancré dans un village ou une commune rurale. Une jauge où tu vois les gens, où tu peux parler aux organisateur.rices, où si un protocole de prévention est en place, et si il est bien pensé produit des effets réels et rapides. On peut changer les lignes dans ce contexte. Avec peu de moyens et beaucoup de sens.
Les très grands formats, c’est autre chose. Quinze mille, trente mille, cinquante mille personnes par jour. Tu ne sais plus qui bosse où ni sous quel statut. Le volume d’incidents est tel qu’il faudrait des professionnel.les permanent.es dans chaque pôle pour couvrir le terrain. Ce n’est pas ce qui existe. Et les effets d’un travail de prévention, dans ces conditions, se mesurent en années. Si tant est qu’on les mesure.
Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas y aller. Ça veut dire qu’on n’y va pas avec les mêmes attentes.
Ce que j’exige avant d’intervenir
Depuis quelque temps, j’ai posé des conditions. Je ne monte pas sur un festival sans un nombre minimum de bénévoles à mes côtés. Les raisons sont concrètes.
Un créneau de prévention, ça dure. Sur certains festivals, je couvre de seize heures à deux heures du matin. Sur d’autres, de onze heures à trois, voire cinq heures du matin. Sans compter l’installation avant et le rangement après. Travailler seul dans ces conditions, c’est rester cloué au stand. Pas de maraude. Pas de pause pour souffler. Et à terme, un burn-out.
La prévention est mon métier. Sur les festivals, j’interviens cependant à titre gratuit : aucun honoraire, seulement la prise en charge de mes frais de déplacement et d’hébergement. C’est un choix, pas une contrainte. L’argent ne doit pas être un obstacle à l’accès à la prévention. Tous les festivals, quelle que soit leur taille, devraient pouvoir accéder à un dispositif digne. Ce qui me freine, ce n’est pas le budget. C’est le manque de bras.
Pourquoi j’arrive toujours sans équipe
Je ne me déplace pas avec une équipe constituée. Je n’ai pas de réseau associatif qui me permet de déclencher vingt bénévoles à Rennes et vingt autres à Bordeaux. Certaines associations fonctionnent ainsi : elles arrivent avec leurs bénévoles, leur stand, leur matériel. Clé en main, du début à la fin.
Ce n’est pas mon modèle. Et là encore, c’est un choix assumé.
Je recrute sur place, dans le bassin local. Les raisons sont au nombre de trois.
D’abord, la prévention se diffuse mieux quand elle touche des gens différents à chaque édition. Chaque bénévole formé.e repart avec des réflexes, une connaissance, une capacité à agir dans son environnement. Plus on touche de gens, plus on change les choses.
Ensuite, les bénévoles locaux.ales connaissent les gens. Sur un festival à taille humaine, une tension qui monte peut s’arrêter en un regard si quelqu’un de connu pose la main sur l’épaule d’une personne qui s’emballe. Là où deux heures de dialogue échoueraient, un visage familier suffit. Aucune équipe importée ne peut remplacer ça.
Enfin, et c’est le plus important : je ne veux pas que des organisateur.rices se lavent les mains de la prévention en passant un coup de fil. La VSS et la RDR ne sont pas des prestations externalisables. Elles sont la conséquence directe de choix d’organisation, d’aménagement, de programmation. Un événement mal pensé en amont va générer mécaniquement plus d’incidents. Si personne n’a réfléchi à ces questions dans l’écriture du projet, la prévention sera toujours en rattrapage. Je ne viens pas pour servir d’alibi.
Vingt personnes en session, trois le jour J
Quand un festival me sollicite, je propose une sensibilisation à l’ensemble du staff, bénévoles et organisateur.rices compris. Tout le monde part du même niveau d’information. Ces sessions réunissent du monde : trois, quinze, cinquante personnes parfois.
Le jour J ? Trois. Parfois deux.
Avec deux personnes, pas de maraude possible. On reste au stand. On fait avec.
Je ne promets pas une bonne soirée. Je ne vends pas du bénévolat festif sympa. Je parle de ce que j’ai vécu sur le terrain. Des situations de crise. Des personnes en détresse avancée. Des cas dont je modifie les détails pour protéger les personnes concernées, mais que je n’édulcore pas. Je préfère qu’une personne parte en disant « ce n’est pas pour moi » plutôt qu’elle découvre ça à une heure du matin sans y être préparée, et rentre traumatisée.
Sur un point, je ne transige pas : les cas lourds, c’est moi qui les prends. Une victime de violence sexuelle ne se confie pas à n’importe qui. Un.e bénévole n’a pas à se retrouver seul.e face à une situation pour laquelle il ou elle n’est pas formé.e. La protection de mes bénévoles fait partie de mon travail.
Celles et ceux qui ont testé reviennent. Sur les festivals récurrents, une équipe se stabilise progressivement. Parce que l’expérience leur a parlé. Parce qu’ils se sont sentis utiles. Parce qu’ils ont fait des rencontres qu’ils n’auraient pas faites ailleurs, pas dans ce contexte-là.
Neutre pour atteindre tout le monde
Je ne viens pas au festival avec un message politique affiché. Ce n’est pas par manque de convictions. Je comprends les associations qui travaillent de façon militante sur le terrain, je partage leurs combats sur le fond et je respecte leur travail.
Mais si mon stand affiche un slogan à l’entrée, la discussion est orientée avant même qu’elle commence. Et les personnes qui en auraient le plus besoin partiront sans s’arrêter. Ce sont précisément celles-là qui m’intéressent.
J’ai travaillé dans le marketing. Je sais ce qu’une couleur, une phrase, un visuel peuvent ouvrir ou fermer chez quelqu’un. Mon travail, c’est de garder la porte ouverte le plus longtemps possible. Laisser chaque personne entrer dans la conversation à son rythme, à son niveau. Y compris celles qui penseraient a priori que la prévention ne les concerne pas.
Mon slogan, c’est : La prévention, c’est vous. Ça ne vise personne en particulier. Ça s’adresse à tout le monde.
Ce qu’est vraiment un stand de prévention
Les festivalier.ères apprécient les stands de prévention. Ils s’y arrêtent. Certains me confient qu’ils ne viendraient pas à un festival sans dispositif visible en place. C’est une réalité que beaucoup d’organisateur.rices sous-estiment.
Ce qu’ils voient n’est pas compliqué. Ce n’est pas une vitrine, pas une exposition, pas un catalogue de ressources. C’est un endroit où quelqu’un les accueille avec un sourire et les écoute. Où ils peuvent exprimer un besoin sans être jugés.
La différence entre un vrai stand de prévention et un stand de façade, ça se voit en trente secondes. Ce n’est pas une question de budget. C’est une question de présence humaine.
Je me facilite pas la tâche. C’est assumé.
À chaque festival, c’est un défi de trouver des bénévoles. À chaque édition, je repars de presque zéro. Et certains de mes choix compliquent les choses, je ne le nie pas.
Mais si la prévention doit appartenir à tout le monde, elle doit être ancrée dans les territoires, portée par des gens qui y vivent, transmise à des personnes nouvelles à chaque fois. Ce n’est pas un idéal flottant. C’est une méthode.
Je ne viens pas installer un dispositif. Je viens faire en sorte que les gens sur place deviennent un peu plus capables d’agir par eux-mêmes. Le jour où quelqu’un qui a passé deux heures à mon stand intervient spontanément pour aider un.e ami.e en difficulté, sans même penser à moi, c’est là que le travail a vraiment fonctionné.
Je me facilite pas la tâche. Mais ça, c’est quelque chose que j’assume.
