Hellfest : un festival en déni, les faits

J’écris ces lignes en lanceur d’alerte, et de façon située : je travaille dans le milieu festif, j’y interviens sur les questions de violences sexistes et sexuelles et de réduction des risques, et je suis aujourd’hui blacklisté de plusieurs festivals depuis que je les ai critiqués, preuves en main. Cet article ne prétend pas dresser un réquisitoire global contre le Hellfest, plus grand festival de musiques extrêmes de France, créé en 2006 à Clisson. Il documente un faisceau de faits précis, vérifiables et déjà couverts par la presse, et il les met en regard de la ligne tenue par la direction du festival.

Je le dis d’emblée, par souci de transparence : je ne me suis jamais rendu au Hellfest. Ce que j’en sais ne vient pas d’une présence sur place, mais de mon travail de prévention mené toute l’année dans le milieu festif, et des témoignages que me confient directement des victimes et des bénévoles que je côtoie. Je n’ignore pas qu’on me l’oppose comme une disqualification. Au contraire, je l’assume comme ma position d’observation, et j’explique plus bas pourquoi ce savoir de terrain n’a rien d’illégitime.

Je m’appuie exclusivement sur des éléments publiquement accessibles — enquêtes de presse, décisions de justice, déclarations publiques — et je distingue clairement les faits vérifiables de mes opinions, qui sont signalées comme telles. Les personnes mises en cause bénéficient de la présomption d’innocence lorsque les procédures sont en cours, et d’un droit de réponse.

Hellfest 2025 : une programmation qui interroge

L’édition 2025 (180 artistes, environ 60 000 personnes par jour) a suscité une vague de critiques après une enquête de Mediapart relayée par franceinfo. Le constat n’est pas nouveau : dès 2023, Mediapart écrivait que le festival « assume » de mettre à l’affiche plusieurs artistes mis en cause pour des violences sexistes et sexuelles. Trois noms cristallisent le débat.

Trois artistes au cœur de la polémique

Faust (Bård Eithun). Le batteur norvégien était programmé au sein du tribute à Bathory Blood Fire Death. Il a été condamné pour le meurtre de Magne Andreassen, un homme homosexuel, commis en 1992 à Lillehammer. Le mobile homophobe du meurtre est souvent rappelé, mais il est contesté par une partie de la scène, et le chanteur du tribute en question, Gaahl, est lui-même ouvertement homosexuel : je mentionne ces nuances par souci d’exactitude. Une association de défense des personnes LGBT a demandé sa déprogrammation ; les représentants du festival, sollicités, n’ont pas souhaité s’exprimer.

Till Lindemann. Le chanteur de Rammstein était annoncé en solo. Il a été soupçonné d’avoir agressé sexuellement des fans recrutées via les réseaux sociaux ou dans le public, puis conviées en coulisses ; en août 2023, le parquet de Berlin a classé l’enquête sans suite, faute de victime directe s’étant manifestée. Lindemann conteste toute infraction et affirme que les rapports étaient consentis. Fait notable, l’enquête de Mediapart documente que ce système de recrutement a aussi opéré au Hellfest même, des festivalières y ayant été abordées pour « tenir compagnie » au chanteur.

Ronnie Radke (Falling in Reverse) était également programmé. Selon les éléments judiciaires rapportés par Mediapart et franceinfo, il a été condamné pour coups et blessures aggravés du fait de son rôle dans le décès de Michael Cook, un lycéen de 18 ans. Le reste de son parcours appelle de la précision : en 2014, la charge de violences conjugales visant son ex-compagne Sally Watts a finalement été abandonnée, Radke plaidant coupable d’un simple trouble à l’ordre public ; une accusation d’agression sexuelle en 2015 (Utah) a été niée par l’intéressé et n’a donné lieu à aucune arrestation. Restent, en revanche, des publications homophobes et transphobes assumées en ligne.

Le fil rouge de l’extrême droite

Le reproche le plus ancien adressé au Hellfest porte sur sa porosité avec des artistes et des imaginaires d’extrême droite. Plusieurs faits, sourcés, le documentent.

Mgła et la filière Mikko Aspa (2022)

En 2022, le festival programmait le groupe polonais Mgła, signé chez Northern Heritage Records, label du Finlandais Mikko Aspa, figure revendiquée de la scène National Socialist Black Metal (NSBM) via son projet Clandestine Blaze. C’est l’exemple le plus net relevé par l’enquête de Slate sur les angles morts idéologiques du festival.

Slaughter to Prevail : le cas Alex Terrible (2024)

Slaughter to Prevail est un groupe de deathcore russo-américain, qui a d’ailleurs condamné l’invasion de l’Ukraine. Le problème ne tient pas à sa musique, mais à son chanteur, Alex Terrible. Plusieurs médias spécialisés (Louder, The PRP) ont documenté un faisceau d’éléments concordants :

  • un tatouage de Soleil Noir, symbole répertorié par l’Anti-Defamation League comme récupéré par le nazisme, qu’il a fait recouvrir après l’annulation de sa tournée européenne de 2015 — de son propre aveu, d’abord pour préserver sa carrière, disant n’en avoir mesuré le caractère offensant que « trois ou quatre ans » plus tard ;
  • une rune Othala tatouée sur le pied, révélée en 2020 et jamais commentée depuis, déclinée en masque vendu par le groupe comme produit dérivé en 2023 ;
  • une photographie où il pose en casque de la SS, pour laquelle il a exprimé des regrets ;
  • le port d’un vêtement de la marque White Rex, fondée par un militant néonazi, et la promotion d’un groupe qu’il a lui-même qualifié de « complètement nazi », sans excuses sur ces deux derniers points.

Interrogé en 2025, Alex Terrible nie être raciste, homophobe ou transphobe, et son guitariste dément toute sympathie nazie au sein du groupe. J’observe, à titre personnel, qu’une contrition limitée aux éléments les plus médiatisés, et explicitement motivée par la carrière, laisse intactes les zones les plus problématiques. Et je note que le Hellfest a relayé sur ses propres réseaux le wall of death géant mené par ce chanteur lors de l’édition 2024, présenté comme peut-être le plus grand jamais réalisé — sans qu’aucune homologation officielle n’existe, contrairement à ce qui a parfois été affirmé.

Une imagerie qui revient

Le média militant Contre-Attaque relevait que l’affiche officielle de 2012 mettait en scène un assaut de soldats aux casques proches de ceux de la Wehrmacht, brassard rouge et croix celtique stylisée à la place de la croix gammée. Il s’agit d’une lecture de ce média ; je la rapporte comme telle. Plus récemment, la tribune publiée par Cerveaux Non Disponibles rapporte l’accueil en VIP du dessinateur d’extrême droite Marsault, avec lequel l’avocat du festival, Denis Del Rio, aurait pris des selfies.

Le phénomène déborde la programmation : dans une interview à 20 Minutes (avril 2024), le sociologue Christophe Guibert et l’anthropologue Corentin Charbonnier — ce dernier proche de l’écosystème du festival, dont il a fait le sujet de sa thèse — débattaient de la présence de néonazis parmi les festivaliers de metal. Une proximité que je signale pour que le lecteur apprécie la portée de leurs propos.

Le Metal Market, angle mort du contrôle

Le problème ne s’arrête pas aux scènes : il se prolonge dans la zone marchande du festival, le Metal Market, où sont tenus des stands de labels et de disquaires. C’est là qu’opère, depuis des années, le label français Antiq Records, dirigé par Léon Guiselin. Sa présence au Hellfest n’est pas une supposition : le label l’a lui-même revendiquée publiquement. Dans un entretien de 2015, Guiselin écrivait que « le label ANTIQ est présent cette année au Hellfest, comme les années passées », invitant les lecteurs à venir à son stand (VS-webzine).

Or Antiq Records est précisément l’un des labels mis en cause pour la place qu’il accorde à des artistes liés à la mouvance NSBM — un label dont j’ai détaillé le profil dans un article dédié. En août 2024, Libération le citait nommément comme le label français qui commercialise notamment les Polonais de Graveland, connus pour des morceaux glorifiant le IIIᵉ Reich (enquête reprise par InfoJmoderne). Autrement dit, un acteur documenté de cette diffusion dispose, année après année, d’un stand dans l’enceinte d’un festival qui affirme par ailleurs condamner ces idées.

À ma connaissance, le Hellfest ne s’est jamais exprimé publiquement sur la présence d’Antiq dans son Metal Market. Mon opinion est que la zone marchande est l’angle mort du discours du festival : on contrôle, dit-on, la programmation, mais on laisse prospérer sur les étals ce qu’on prétend refuser sur scène.

Phil Anselmo : la ligne de la maison, de 2016 à 2023

En janvier 2016, lors du Dimebash à Los Angeles, Phil Anselmo a effectué un salut nazi en lançant « White Power », geste couvert notamment par The Guardian. Plusieurs concerts de son groupe Down ont alors été annulés. Sous la pression du président de la Région Pays de la Loire, qui demandait la déprogrammation de Down, Ben Barbaud a publiquement refusé de céder, allant jusqu’à inviter la Région à conserver sa subvention ; Down a finalement annulé de lui-même plusieurs dates de 2016, dont le Hellfest.

En 2023, Pantera, reformé autour d’Anselmo, était tête d’affiche du Hellfest. La même année, les festivals allemands Rock am Ring et Rock im Park ont retiré Pantera de leur affiche après le tollé sur les propos racistes passés du chanteur. Le Hellfest, lui, n’a rien changé.

Cette constance n’est pas un hasard : c’est une ligne. Défendant Anselmo, Ben Barbaud avait estimé qu’il n’était « ni un raciste, ni un antisémite ». Interrogé plus largement par Ouest-France sur sa tolérance envers des artistes mis en cause, il expliquait n’avoir jamais vu personnellement un artiste frapper sa compagne, et s’en tenir là. Je considère, à titre personnel, que faire de l’absence de constatation directe le seul critère revient à se défausser de toute responsabilité éditoriale.

Un avertissement, par honnêteté : s’appuyer sur le seul épisode de 2016 serait fragile, car il est ancien et a jadis servi d’angle d’attaque à l’extrême droite locale contre le festival. C’est la continuité de la posture — de 2016 à 2023 — qui fait sens, davantage qu’un fait isolé.

Édition 2026 : la même ligne, en plus net

La programmation 2026 (18-21 juin) prolonge exactement cette logique. Le dimanche 21 juin, Phil Anselmo est cette fois programmé deux fois dans la même journée : avec Down et avec son autre groupe, Scour. Dix ans après le salut nazi de 2016, le festival ne se contente plus de le tolérer, il le réinvite au carré.

Le même jour est programmé Marduk, groupe de black metal suédois au sujet duquel la prudence s’impose. Je ne le qualifie pas de « groupe nazi » : mais les faits documentés sont là, à savoir une imagerie massivement empruntée à la Wehrmacht et au IIIᵉ Reich (titres et albums tels que Panzer Division Marduk), des propos anti-immigration de son leader, et un bassiste exclu du groupe en 2023 après avoir effectué un salut nazi sur scène. Le groupe rejette l’étiquette NSBM, et il faut le mentionner.

Toujours le dimanche, Mayhem ferme la scène Temple. Le groupe traîne une histoire lourde — l’assassinat d’Euronymous, les incendies d’églises, l’ère Varg Vikernes — mais ce n’est pas un groupe de NSBM, et je ne le présente pas comme tel. Un fait reste néanmoins documenté, jusque sur la fiche encyclopédique du NSBM : son batteur de longue date, Hellhammer, a tenu par le passé des propos ouvertement racistes. Je vise ici ses déclarations, pas une étiquette collée au groupe entier.

Violences sexistes et sexuelles : ampleur, déni et « purplewashing »

Une réalité massive et largement sous-déclarée

Avant de parler du Hellfest, il faut poser le décor, chiffres à l’appui. L’enquête nationale 2025 de l’association Consentis, spécialisée dans la prévention des violences sexuelles en milieu festif, établit que près de 80 % des femmes et des personnes minorisées de genre déclarent avoir subi des violences sexistes ou sexuelles dans ces espaces. Une précédente étude de la même association indiquait déjà que plus de la moitié des femmes interrogées en avaient été victimes en festival, bar ou club, et que près de huit personnes sur dix connaissent au moins une victime dans leur entourage (chiffres relayés par franceinfo).

Surtout, ces violences sont très peu signalées. L’enquête sociologique du Collectif des festivals attribue ce silence à des freins propres au milieu : banalisation collective, crainte de ne pas être prise au sérieux y compris par ses proches, minimisation par les victimes elles-mêmes, sentiment de honte et de culpabilité. C’est le « continuum des violences » décrit par la sociologie : les agressions en festival ne sont pas des actes isolés, et l’écrasante majorité n’apparaît dans aucune statistique officielle. Je demande au lecteur de garder ce point en tête : l’absence de plainte n’est pas l’absence de faits.

Au Hellfest

La brigade HellWatch a été créée en 2022. Son origine est rarement rappelée : selon Euronews, le festival a confié sa mise en place au psychologue clinicien David Alglave après que de nombreuses femmes eurent signalé sur les réseaux sociaux des abus subis lors de l’édition 2019 — des faits que Mediapart documentait dès 2021 dans les musiques extrêmes. Dès 2022, des festivalières rapportaient encore des attouchements dans la foule et sous les jets d’eau destinés à rafraîchir le public.

Côté justice, un homme a été condamné à un an de prison ferme pour l’agression sexuelle d’une festivalière : c’est un fait acquis. Dès 2019, une festivalière avait porté plainte pour ce qui ressemblait à un viol sous GHB ; la réaction officielle du festival avait alors été critiquée pour avoir requalifié les faits en « agression sexuelle » et défendu l’image de « toute une communauté » plutôt que la parole de la plaignante (StreetPress). Quant au dispositif HellWatch, l’experte en égalité Marine Bruneau, citée par le même média, en résumait la portée : durant ses quatre jours sur place, elle n’avait croisé personne de la brigade, « seulement les affiches ».

Des artistes condamnés ou accusés, programmés malgré tout

La même logique vaut pour la programmation. En 2023, le Hellfest affichait Mötley Crüe, dont le batteur Tommy Lee a été condamné en 1998 à six mois de prison ferme pour avoir frappé son épouse d’alors, Pamela Anderson, et dont le chanteur Vince Neil a été poursuivi en 2011 pour violences conjugales — charge finalement abandonnée, l’intéressé ayant plaidé coupable d’un simple trouble à l’ordre public. La même année figurait As I Lay Dying, dont le chanteur Tim Lambesis a été condamné en 2014 à six ans de prison pour avoir commandité l’assassinat de sa femme. Les cas Tommy Lee et Lambesis sont rassemblés dans une enquête de StreetPress. Le point décisif, à mes yeux, est là : dans chacun de ces cas, les faits — condamnations comme accusations ou enquêtes — étaient publics et documentés avant la programmation. Le festival ne les a pas découverts après coup ; il a choisi d’inviter ces artistes en connaissance de cause.

La ligne officielle du festival

Interrogé sur ces choix, Ben Barbaud a posé sa doctrine : le festival n’aurait pas à juger des personnes qui n’ont pas encore été condamnées, et s’autorise à programmer tout artiste légalement autorisé à se produire. Sollicité par StreetPress, le responsable de la communication Éric Perrin invoquait par écrit la présomption d’innocence, le respect de la chose jugée, et « la réinsertion pour les personnes ayant purgé leur peine ». C’est une position cohérente sur le papier. Mon opinion est qu’invoquée pour tout, y compris pour des artistes déjà condamnés, elle devient un refus commode de toute responsabilité éditoriale — d’autant que cette « neutralité » ne joue jamais en sens inverse, du côté des victimes.

Cette ligne a été réaffirmée en 2025. Interrogé par Le Parisien sur la venue de Till Lindemann, Ben Barbaud résumait sa posture d’un « Je ne suis pas juge », se présentant comme directeur et programmateur invitant les artistes attendus du public. Le même festival avait pourtant, la même année, renoncé à inviter Marilyn Manson, jugé trop sulfureux : preuve qu’une ligne peut être tracée quand le festival le décide, mais qu’elle l’est de façon très sélective.

Le reproche du « purplewashing »

Ce que dénoncent plusieurs collectifs, c’est l’écart entre la communication et les actes. Et sur ce point, il y a un fait acquis : le 16 mai 2023, les prud’hommes de Nantes ont condamné Hellfest Productions pour harcèlement moral sur une ancienne stagiaire (faits remontant à 2017), ainsi que pour manquement à son obligation de prévention des risques, le tribunal requalifiant au passage son stage en contrat de travail. Par honnêteté, je précise que le harcèlement sexuel que la plaignante dénonçait également n’a, lui, pas été retenu. La tribune de Cerveaux Non Disponibles rappelle par ailleurs que la parole de victimes a parfois été publiquement remise en cause par le festival. Mon opinion, à ce stade, est qu’un dispositif de prévention vaut d’abord par ce qu’il change réellement pour les victimes, pas par sa visibilité en communication.

À la tête du festival : un patron condamné

Le 19 avril 2023, le tribunal de La Roche-sur-Yon a condamné Ben Barbaud, cofondateur et patron du Hellfest, à huit mois de prison avec sursis et 20 000 euros d’amende pour abus de confiance, comme l’a révélé Ouest-France et confirmé l’AFP. Selon le parquet, il avait détourné à des fins personnelles des sommes de l’association organisatrice, notamment pour acheter du vin et des œuvres d’art. Barbaud a reconnu les faits et s’est engagé à rembourser ; côté festival, on a parlé d’« avances de trésorerie » irrégulières sur le plan comptable, intégralement remboursées. La condamnation s’est accompagnée d’une interdiction d’exercer la présidence d’une association pendant cinq ans : c’est pourquoi Barbaud est depuis passé du statut de président à celui de directeur, afin de continuer à piloter l’événement.

Je rapporte ces faits parce qu’ils sont publics et définitifs, et parce qu’ils éclairent, à mon sens, le mode de gouvernance très personnel d’un festival devenu une entreprise pesant des dizaines de millions d’euros.

L’écologie en vitrine

Le Hellfest met en avant ses engagements environnementaux : un partenariat avec l’ONG Savage Lands (200 000 euros par an, selon le festival), des collaborations affichées avec Sea Shepherd ou la SPA, du covoiturage, un billet de train régional à 5 euros, 20 % d’énergie « verte » et 72 % de déchets revalorisés. En parallèle, le festival a publié pour la première fois son bilan carbone 2024 : 17 033 tonnes de CO₂, dont 75 % dus aux déplacements des festivaliers. Pour mesurer l’ampleur, la presse spécialisée propose plusieurs comparaisons : c’est l’équivalent des émissions annuelles d’environ 2 400 Français, ou encore de deux fois et demie le tour de la Terre en voiture diesel — et, en ordre de grandeur, de plusieurs milliers d’allers-retours Paris–New York en avion. Le tout pour un seul festival de quatre jours. Conscient de la critique, Ben Barbaud a tenu à devancer le reproche : « Ce n’est pas du greenwashing, on sait que tout n’est pas parfait ».

Je laisse au lecteur le soin de juger. Mon opinion est qu’un partenariat de biodiversité très visible ne compense pas un bilan carbone de cet ordre, et qu’il sert d’abord une image. Mais les chiffres, eux, viennent du festival lui-même.

La loi du silence

Peu de gens parlent, et je crois en comprendre la mécanique. Une part substantielle de l’activité de beaucoup d’acteurs du metal français — groupes, prestataires, médias — dépend d’une poignée de gros festivals. On ne crache pas sur la main qui nourrit. Ce silence n’est pas de l’indifférence : c’est, à mon sens, un calcul économique. J’en ai fait l’expérience directe : beaucoup me confient en privé partager mes constats, presque personne ne le dira publiquement. C’est le même mur que celui rencontré lors de mon appel à témoignages sur le Motocultor.

J’ai moi-même tenté le dialogue, en écrivant longuement à la direction du festival : je n’ai jamais reçu de réponse. Et mes propositions d’aide bénévole en matière de prévention se sont heurtées au silence, puis à des portes fermées. Sans entrer dans le détail d’échanges privés que je m’interdis de divulguer, je constate qu’une offre de renfort sur la lutte contre les violences a pu être perçue comme un dérangement — ce qui en dit, à mes yeux, plus long que bien des communiqués.

S’y ajoute un mythe tenace : celui selon lequel jouer dans l’un de ces festivals « lancerait » une carrière. À mon sens, c’est faux, et même ridiculement faux : j’ai vu trop de groupes y croire pour un cachet faible et une exposition sans lendemain. Cette croyance entretient le silence autant que la dépendance économique.

Ma position

Tout ce qui précède est vérifiable et sourcé. Ce qui suit relève de mon opinion, et je l’assume comme telle. Je ne suis jamais allé au Hellfest, je l’ai dit d’emblée : ce que j’en sais vient de mon travail de prévention et des témoignages qu’on me confie. C’est une position d’observation comme une autre, celle de quelqu’un dont le métier est d’écouter celles et ceux qui en reviennent.

Mon opinion est que l’« apolitisme » revendiqué par la direction du Hellfest n’est pas neutre. Dans un milieu traversé par ces enjeux, refuser de trancher, c’est laisser de la place aux acteurs les plus extrêmes, et transformer la neutralité affichée en position de fait.

J’ajoute une conviction qui m’est propre. Ce que j’ai connu comme une communauté — soudée, contestataire, accueillante — n’existe plus à mes yeux. Elle a vrillé : embourgeoisée, transformée en marché, et selon moi traversée par une droitisation que trop de gens préfèrent ne pas voir. Je ne me suis jamais réclamé d’aucun style, d’aucun groupe, d’aucune chapelle. Et aujourd’hui, je refuse de participer à ce qu’est devenu ce milieu. Aimer cette musique, pour moi, ce n’est plus appartenir à une « communauté » : c’est précisément refuser ce qu’elle tolère.

Celles et ceux qui résistent

Le tableau n’est pas que noir, et il faut le dire. Le cas le plus net est celui de Birds in Row : ce groupe français de post-hardcore devait jouer le 15 juin 2023 sur la scène Valley, et s’est retiré de l’affiche. Dans un communiqué public, il jugeait insuffisamment claires les positions du festival sur le mouvement #MusicToo et sur la place des idéologies d’extrême droite dans la scène, l’affaire de harcèlement visant Hellfest Productions ayant été la goutte de trop. Le groupe expliquait avoir longtemps cru que sa place était sur scène, pour porter le message auprès d’un public qu’il ne toucherait pas ailleurs — avant de renoncer (Radio Metal).

C’est, à ma connaissance, le seul retrait d’artiste aussi clairement assumé. Il suffit pourtant à montrer qu’une autre attitude est possible. Mon propos n’est pas de condamner une musique que j’aime, mais d’exiger d’elle la lucidité qu’elle revendique.

Conclusion

Le Hellfest est un succès culturel et populaire considérable. Mais les faits rassemblés ici — programmation, en connaissance de cause, d’artistes déjà condamnés, accusés ou liés à des imaginaires d’extrême droite, gestion contestée des violences sexistes et sexuelles, condamnation pénale du patron, communication écologique en décalage avec le bilan réel, refus constant de trancher — dessinent la responsabilité éditoriale d’une direction qui choisit de ne pas choisir.

Le sociologue britannique Keith Kahn-Harris, dans son ouvrage de référence Extreme Metal: Music and Culture on the Edge (2007), a forgé pour ce milieu la notion de « réflexivité anti-réflexive » : savoir, mais choisir de ne pas savoir. Il y voit un mécanisme qui permet à la scène de côtoyer le racisme, le sexisme ou l’homophobie tout en s’en défaussant dès que cela devient gênant — une manière, écrit-il, de refuser d’endosser ses responsabilités. C’est, à mon sens, la formule exacte du Hellfest : admettre du bout des lèvres qu’un problème existe, afficher des dispositifs et des partenariats, et continuer comme avant. On peut pourtant informer sans censurer : donner au public les moyens de faire des choix éclairés, et soutenir les artistes et les festivals qui, eux, tiennent une ligne. C’est tout l’objet de cet article.

Pour aller plus loin

Sur les mêmes sujets, d’autres articles que j’ai consacrés à la scène et à ses dérives :

Sources et documentation

  • franceinfo, « Meurtre homophobe, violences sexistes et propos transphobes : pourquoi la programmation du Hellfest fait polémique », 2025. Lien.
  • Mediapart, « #MeToo : de Rammstein au Hellfest, le metal dans la tourmente », 8 juin 2023. Lien.
  • Mediapart, « Violences sexuelles : les musiques extrêmes face à leurs démons », 22 mai 2021. Lien.
  • Mediapart (via Yahoo Style), « Des festivalières du Hellfest racolées pour Till Lindemann ». Lien.
  • Slate, « Féminisme-washing, écologie de façade et néonazis acceptés : bienvenue au Hellfest ». Lien.
  • Louder, sur les allégations visant Alex Terrible (Slaughter to Prevail). Lien.
  • The PRP, sur les associations passées d’Alex Terrible. Lien.
  • MetalZone, sur le « wall of death » de Slaughter to Prevail au Hellfest 2024. Lien.
  • The Guardian, sur le salut nazi de Phil Anselmo (2016). Lien.
  • Hellfest, page artiste de Pantera (édition 2023). Lien.
  • Rockmeeting, sur l’annulation de Pantera à Rock am Ring et Rock im Park (2023). Lien.
  • Contre-Attaque, « Masculinistes, fachos et scandale écologique : les coulisses du Hellfest » (2023). Lien.
  • Cerveaux Non Disponibles, tribune « Arte doit rompre avec le Hellfest » (2025). Lien.
  • Euronews, sur l’origine de la brigade HellWatch (2022). Lien.
  • Consentis, enquête nationale sur les violences sexuelles en milieu festif (2025). Lien.
  • Le Collectif des festivals, résultats de l’enquête sociologique sur les VSS en festival. Lien.
  • franceinfo, « Viols et agressions sexuelles dans les festivals : quelles mesures les organisateurs prennent-ils ? » (étude Consentis). Lien.

Sources et documentation (suite)

  • StreetPress, « Le Hellfest programme des artistes condamnés pour des violences sexistes et sexuelles », 2023. Lien.
  • Mediapart, « Le Hellfest fait jouer un meurtrier homophobe et ne voit pas le problème », 2025. Lien.
  • Loudwire, sur l’abandon de la charge de violences conjugales visant Ronnie Radke. Lien.
  • Metal Insider, sur l’accusation d’agression sexuelle visant Ronnie Radke (2015). Lien.
  • Culture Link, « Violences sexuelles et sexistes au Hellfest : c’est du purplewashing ». Lien.
  • MetalZone, « Ben Barbaud condamné à de la prison avec sursis et une amende pour abus de confiance », juin 2023. Lien.
  • Futura-Sciences, « Le festival Hellfest est-il une catastrophe écologique ? » (bilan carbone 2024). Lien.
  • Hellfest, page « Engagements » (partenariat Savage Lands). Lien.
  • Radio Metal, « Birds in Row renonce à participer à la prochaine édition du Hellfest », avril 2023. Lien.
  • France Bleu, « Nantes : le Hellfest condamné devant les prud’hommes pour harcèlement moral », 16 mai 2023. Lien.
  • Charts in France, sur la position de Ben Barbaud en 2025 (Lindemann, Marilyn Manson). Lien.
  • VS-webzine, entretien avec Antiq Records (présence au Hellfest, dans les mots du label), 2015. Lien.
  • Keith Kahn-Harris, Extreme Metal: Music and Culture on the Edge, Berg/Bloomsbury, 2007 (concept de « réflexivité anti-réflexive »). Lien.

Cet article s’appuie sur des éléments publiquement accessibles à sa date de publication et distingue les faits vérifiables des opinions de son auteur, signalées comme telles. Toute personne nommée ou identifiable qui s’estimerait mise en cause — au premier chef Ben Barbaud et Hellfest Productions — dispose d’un droit de réponse, qui sera publié intégralement, à l’adresse de contact du site.

Olivier Jung
A propos de l'auteur
Je suis engagé dans la prévention des violences sexistes et sexuelles, la réduction des risques et la lutte contre les mouvements d’extrême droite, principalement dans les milieux festifs.